Corbyn, un nouvel élan ?

|  Par Pierre Khalfa (Attac)

L’élection de Jeremy Corbin à la tête du Parti travailliste a été sans appel. Élu au premier tour de scrutin par 59,5 % des voix, contre la nomenklatura travailliste, majoritaire dans les trois collèges électoraux – les membres du parti, les sympathisants, les adhérents des syndicats historiquement liés au Labour -, avec une participation électorale massive, sa victoire ne peut être contestée, d’autant plus qu’elle s’est traduite par un engouement populaire inédit pour une élection de ce type. Après plus de deux décennies de blairisme, d’abord triomphant puis honteux, cette victoire est un tournant non seulement pour le Royaume Uni mais aussi pour les pays européens.

Cette victoire est historique à deux titres. La plupart des commentateurs britanniques ont insisté sur le fait que la victoire de Corbyn aurait pour conséquence une prochaine défaite du Labour aux élections législatives, et le premier ministre David Cameron s’en est félicité. C’est faire peu de cas du fait de la situation d’un pays qui a vu, année après année, les inégalités sociales et  la pauvreté exploser, la précarité devenir la règle, la protection sociale être déchirée en lambeaux et où aucun espoir n’est envisageable pour l’avenir. Mais c’est surtout le fait que, dans cette situation, l’antienne du TINA – there is no alternative – a perdu sa force originelle. Car que vaut une telle affirmation  alors que, après des décennies, la situation ne fait qu’empirer ? Si Corbyn est capable de présenter des mesures concrètes pour sortir le Royaume Uni de la situation actuelle et de faire vivre l’imaginaire social d’un monde solidaire, plus juste, il peut l’emporter malgré la guerre à mort que l’establishment britannique, y compris travailliste, va lui mener.

La seconde raison d’espérer renvoie à la social-démocratie européenne. Que le parti de Tony Blair devienne celui de Jeremy Corbyn, personne n’aurait pu le prévoir. Or le Parti travailliste a été celui qui non seulement a mené la même politique économique et sociale que la droite, mais a théorisé sa conversion au néolibéralisme. La « troisième voie » du couple Blair/Giddens est devenue la règle, assumée ou non, de tous les partis sociaux-démocrates européens. Que cette orientation soit rejetée là où elle est née ne peut pas être sans conséquences alors même que la social-démocratie est devenue « l’homme malade » de l’Europe. Ainsi, alors que la victoire de Syriza en Grèce aurait pu être l’occasion pour elle de promouvoir son orientation théorique – une Europe sociale – elle s’est alignée sur les gouvernements conservateurs. Le comportement pitoyable de la social-démocratie allemande en a été l’expression la plus emblématique.

Quelles seront les conséquences de la victoire de Corbyn sur la social-démocratie européenne ? Il est probable que le premier réflexe de l’oligarchie européenne et de l’establishment social-démocrate sera de tout faire, avec la droite, pour que Corbyn échoue. Va donc se rejouer, dans une configuration différente, un scénario similaire à celui auquel Alexis Tsipras a été confronté. La question est de savoir si la victoire de Corbyn sera suivie dans la social-démocratie d’une contestation des orientations antérieures. En France, le comportement des frondeurs au Parti socialiste laisse craindre qu’une opposition à l’orientation de François Hollande ne s’embourbe dans des jeux d’appareils et/ou dans le calcul de l’optimisation d’une trajectoire personnelle.

La victoire de Corbyn, après celle de Syriza, et malgré la capitulation du gouvernement grec face à l’étranglement financier organisé par les institutions européennes, et la montée de Podemos montrent que le choix en Europe n’est pas entre la poursuite des politiques néolibérales et une extrême droite xénophobe à la recherche de boucs émissaires. Une autre voie est possible à condition que la volonté politique l’emporte sur la résignation face à l’ordre du monde.

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